Je vais vous expliquer comment c'est arrivé, même si ce qu'il reste de mes mains commence à se figer. Tout a débuté au mois de mai, quand paraissent sur les branches de pommier les premières fleurs blanches. Mon péché mignon se trouve dans cet arbre, à l'intérieur de ce qu'il produit : la pomme.
Tous les soirs, il me plaisait de retirer les pépins de l'un de ces fruits et de les faire craquer sous ma dent. J'aimais sentir leur écorce se briser sous la pression rageuse de mon émail. C'était devenu le rituel, un T.O.C sans échappatoire possible. Je coupais ma pomme en quatre parts égales, en ôtais les pépins, puis mangeais les quatre quarts l'un après l'autre. Ainsi, j'évidais chaque jour deux à trois pommes du sac que j'avais acheté. Une fois toutes mangées, il me restait une centaine de pépins à grignoter devant la télévision ou en lisant un bon livre. Il m'arrivait souvent de m'en mettre plein la bouche, même si le plaisir était plus grossier. Je pense que c'est lors d'un de ces « rituels » que l’accident se produisit. Enfin le « miracle », façon de parler. De toute manière, on est toujours puni par là où on a péché, chaque plaisir conduisant indubitablement au déplaisir. Je ne m'étais jamais penché sur cette phrase jusqu'à aujourd'hui. Elle doit être vraie dans certaines circonstances. Au moment où je pose ces mots, la phrase me semble correcte et je vais vous expliquer pourquoi. Donc, j'avais une dizaine de pépins dans la bouche que je croquais rageusement un à un. Tout à coup, l'un d'eux se coinça dans mon palais et je dus me racler la gorge pour le faire sortir de la cavité où il avait cru bon se loger. Entre-temps, un autre pépin, plus malicieux, en profita pour se glisser intact dans mon œsophage, puis tomber finalement dans le “ marais putride ” de mon estomac. Seulement, au lieu d'être dissout par les sucs digestifs et d'accepter bêtement une fin inéluctable, cet imbécile a montré une incroyable résistance et est parvenu à s'accrocher aux parois, échappant à ce qui aurait dû être sa fin, c'est-à-dire intestin grêle, gros intestin et cuvette. Mais il y a toujours des petits malins, même chez les pépins.
Celui qui s'est incrusté sur le rebord de mon estomac, je vais l'appeler « Le Bref ». Pour ce qu'il m'a fait, il mérite bien un nom. Il m'a tellement emmerdé. Oui, je dois arrêter d'être grossier, mais ça fait du bien, parfois, de déverser quelques insanités, surtout quand on est énervé comme je le suis en ce moment. Je suis figé comme un imbécile dans le salon et je me suis enfin décidé à prendre du papier et un crayon afin de conter mon histoire. Il faut signaler que mes bras ont dû prendre deux mètres, ce qui m'a permis de réaliser la petite prouesse de ne pas avoir à me déplacer pour attraper ces choses qui ne sont pas à ma portée en temps ordinaire.
J'étais quand même quelqu'un de respecté. J'étais notaire. Les gens courbent l'échine devant ma fonction, même si par derrière ils se répandent en quolibets acides. En général, le notaire est assimilé à un escroc. Je ne crois pas faire partie de la majorité puisque je suis resté quelqu'un de foncièrement honnête. Peut-être certaines fois suis-je un peu las et je laisse traîner les choses, mais je ne rafle jamais d'argent, n'accepte aucun dessous de table, aucune collusion.
Deux rendez-vous m'attendaient ce jour là, deux héritiers à recevoir et quelques paperasses à remplir afin, qu'une fois encore, de nombreuses personnes puissent recevoir l'argent de la vente de quelques terrains et autre mobilier. Le droit m'avait toujours profondément ennuyé, mais pas les gens que je recevais. Mon travail ne m'intéressait pas, sauf pour me délecter de la vision de toutes ces têtes d'idiots avides, suspendues à l'annonce du chiffre susceptible de parer d'un coup leur compte en banque.
C'était surtout les riches qui arboraient les plus belles têtes éplorées par la perte de leur proche… jusqu'à ce que leurs yeux se mettent à pétiller à l'annonce de l'héritage. Leurs lèvres se retenaient alors difficilement d'esquisser un sourire, ce qui ridait affreusement leurs commissures.
Bon, j'allais donc arriver au bureau, quand une excroissance se développa soudain au niveau de mon ventre. Une tige rigide transperça mon tee-shirt, ma chemise et mon pull et se dressa tel un pic horizontal. La tige était une excroissance de chair qui finit par retomber mollement jusqu'à heurter le sol. De grosses gouttes de sueur irritèrent ma peau et mon corps fut ébranlé par une peur panique qui s'exprima par une soudaine faiblesse et quelques tremblements.
Cachant cette excroissance grâce au manteau, je m'engouffrai dans la voiture et rentrai chez moi. Là j'appelai Marie-Madeleine (quelle idée d'avoir un prénom pareil), ma secrétaire, et lui demandai d'annuler tous mes rendez-vous prétextant une forte fièvre. Puis je contactai le Docteur Courtelin, un ami, qui vint immédiatement à la rescousse, abandonnant ses clients qui devaient pourtant déjà s'ébrouer dans sa salle d'attente. Il pénétra en trombe dans mon appartement et constata le phénomène.
- Comment c'est arrivé ? demanda-t-il.
- Inopinément, répondis-je. C'est apparu comme ça et vlan ! C'est retombé aussi sec.
- C'est douloureux ?
- Heureusement que non. C'est grave ?
- Si tu ne souffres pas... Il faudrait procéder à une ablation de la... chose.
Quand Courtelin se décida à tâter le « truc », lui et moi poussâmes un cri : l'excroissance de chair venait de se dresser et quelle ne fut pas notre surprise quand la peau se mit à tomber comme une mue laissant apparaître une belle branche en bois couverte de feuilles encore humides.
- Qu'est-ce que c'est que cette connerie ? soliloqua Courtelin.
- Putain ! Débarrasse-moi de ça, criai-je, à nouveau saisi par la panique.
- J'y comprends rien à ton machin là. J'ai jamais vu une chose pareille. Je dois appeler quelques collègues.
Courtelin examina la peau, puis l'origine de l'excroissance.
- As-tu une scie ? demanda-t-il.
- Tu trouveras ça à la cave, répondis-je.
Prenant mes clés, il se rua hors de l'appartement. Il revint avec la scie et je remarquai alors ses yeux luisants et l'esquisse de sourire sur son visage. Mauvais ça, pensai-je. Il mit la scie à deux centimètres du début de l'excroissance et en apposa les dents sur le bois. J'eus soudain l’impression qu'il allait me sectionner le sexe ou la tête, au choix. Et cette impression se confirma quand il commença à scier. Je me mis à hurler comme un dément, ce qui interrompit immédiatement son mouvement. La lame avait à peine effleuré la branche, mais je hurlais parce que je souffrais.
Affolé, Courtelin appela les urgences et je fus évacué jusqu'à l'hôpital le plus proche. Là, le chirurgien ne put que constater mon cas. Heureusement, la branche touchée avait rapidement guéri, le bois s'étant ressoudé après que la sève ait coulé sur la plaie en un baume cicatrisant qui s'était solidifié. Je n'avais plus mal. Mais dès que le chirurgien s'avisait de toucher à ma branche, je criais, prêt à mordre.
- On va vous garder en observation, avait-il finit par dire en se frottant la barbe, perplexe.
C'est le lendemain que les journalistes sont arrivés. Prévenus par je ne sais quelle fuite, ces charognards s'étaient précipités pour voir le « phénomène ». Ils me tourmentèrent pendant des heures, faisant crépiter leurs flashs, m'assaillant de questions. Moi, comme un benêt, voulant donner une bonne image du notariat français, je souriais et répondais gentiment, mais ils s'en fichaient. Tout ce qu'ils voulaient c'était faire leurs choux gras de mon cas. Je voyais déjà çà :
AMEDEE SIRUP, L'HOMME AU SEXE DE BOIS.
Ou encore :
SIRUP OU SI TU NE VIENS PAS A LA FORÊT, LA FORÊT VIENDRA A TOI
Bande de salopards. Ce que j'avais imaginé n'était pas vraiment loin de la vérité. Quand la deuxième excroissance me sortit par le haut du crâne, je passai un scanner. Visiblement, les branches prenaient leur source dans mon estomac. Une graine avait germé à l'intérieur de moi, qui plus est, d'après les analyses, il s'agissait d'une graine de pommier. Je me voyais déjà en train de cueillir mes fruits rien qu'en tendant la main.
- On dirait qu'une symbiose s'est opérée entre vous et cet arbre, conclut le chirurgien. Vous êtes un cas unique.
- Vais-je devoir affronter une nouvelle cohorte de journalistes ? demandai-je.
- Ça vous dérange si Patrick vient ?
- Quoi Patrick ?
- Oui, Patrick Vergont, le présentateur vedette. C'est un ami.
Je suis parti le lendemain. Le docteur aurait sans doute voulu encore me garder pour m'étudier et appeler ma maladie de son nom. De toute façon il n'y avait aucun remède, je n'avais pas mal… et après tout, cela n'était pas bien grave comparé à tous ces gens qui crevaient dans les hôpitaux dans d'abominables souffrances. J'avais demandé à Marie-Madeleine de faire des courses pour deux semaines ce qu'elle s'était empressée de faire.
Mes branches étaient maintenant en fleurs et une troisième sortait de mon flanc droit. Marie-Madeleine arriva et cachant son dégoût ne s'attarda pas trop, posant les commissions sur la table du salon. Elle était déjà passée me voir à l'hôpital et avait manqué de défaillir. Aujourd'hui, elle évitait soigneusement de me regarder. Elle me demanda quand même si je viendrais au bureau le lendemain, mais je lui dis que je n'avais pas l'intention de reprendre mon travail tant que ma « maladie » perdurerait. L'idiote aurait dû s'en douter ! Des fleurs de pommier se répandaient maintenant un peu partout sur la moquette et je devais prendre garde à ne pas plier les branches dans mon lit. Si l'une d'elles cassait, j'étais persuadé de souffrir le martyr. Je me souvenais de la douleur que j'avais ressentie quand Courtelin avait frôlé l'une de mes pousses avec cette maudite scie.
Je me mis à suer abondamment mais cela faisait du bien à mon corps et à mon symbiote (ou mon parasite, je ne sais plus). Le moment où ça devint plus difficile, c'est quand la quatrième branche apparut, sortant au niveau du coccyx. J'eus alors l'envie inextinguible de plonger mes pieds dans un bac d'eau. Je crois que la sueur qui sortait de tous mes pores épuisait mes réserves internes de liquide.
Je ne savais plus ce que j'étais maintenant : je ne savais pas si j'avais été destiné à être un arbre plutôt qu'un humain. Peut-être que cela faisait parti d'un cycle naturel. Quelque chose que mes parents m'auraient cachée quand j'étais jeune, comme on cache le plus longtemps possible que le Père Noël n'existe pas ou que la petite souris ne passe pas sous l'oreiller. Bah ! Finalement ça ne m'angoissait pas plus que ça de devenir une forme arborescente. Non, en fait je ne ressentais plus le stress qui me triturait le ventre au début. Je ne pensais qu'à respirer calmement. Respirer : inspirer et expirer. Quel bonheur de ne se consacrer qu'à cela. Etendre peu à peu son territoire au gré de sa croissance. Bien que j'aimasse rester les pieds plantés dans mon bain, j'éprouvais encore le besoin de manger. Je devais rester debout sous peine de casser une de mes branches. J'appréhendais aussi le moment où j'aurais sommeil. Je regardais le temps s'égrener doucement, les bras ballants, les pieds trempés dans le bassin. Que faire d'autre ? Il suffisait d'attendre. L'horloge émettait son lancinant balancement, les aiguilles poursuivaient leur marche incessante. Le téléphone sonna de nombreuses fois : peut-être était-ce l'hôpital qui voulait que je revienne, mon médecin souhaitant devenir célèbre grâce à mon cas, obtenant enfin son nom au panthéon de la médecine. Ou alors l'Etat, informé de mon cas, avait-il décidé de me supprimer pensant avoir affaire à une nouvelle maladie contagieuse. Il y avait peut-être dehors des snipers prêts à m'abattre…
Mais tout cela n'est que spéculation. Ce que je raconte est ennuyeux en fait, vraiment ennuyeux à mon niveau. Il n'y a rien à dire sur ma mutation, sur le symbiote qui s'est emparé de moi, faisant de ma personne le centre d'une expérience étrange. Je me demande si la nature n'a pas enfin trouvé le moyen de se débarrasser de l'homme en fusionnant avec lui. Je suis peut-être le premier spécimen à vivre malgré moi cette expérience d'une bizarrerie sans faille.
A mon réveil, mon sommeil s'étant déroulé debout, j'ai attendu la nuit avant de me rendre au parc public avec ce que sont devenus mes pieds, transformés en racines filandreuses. Je suis bien décidé à rejoindre le parc même si ces racines me font souffrir à chaque fois que je les écrase sur l'asphalte. Enfin, l'herbe douce se fait jour. Je me plante là avec mon carnet et mon crayon, puis je continue à écrire sur ce qui m'est arrivé ces derniers jours tant que je peux encore bouger les doigts et que je parviens à esquisser des lettres. Evidemment c'est difficile mais c'est ce qui me permet de garder encore une part d'humanité, puisque ma peau mute peu à peu en une écorce rigide qui rend les mouvements ardus voire impossibles dans certaines zones comme la bouche ou mon sexe, qui se dresse maintenant tout auréolé de fleurs et de feuilles...
Il y a deux jours un oiseau est venu se poser sur une de mes branches et s'est mis à picorer une pomme. Au moment où celle-ci a chuté, je n'ai pas ressenti de souffrance, seulement un sentiment de perte. J'ai attendu longtemps avant que quelqu'un vienne me regarder et s'interroge sur l'incongruité de ma présence dans le parc. J'ai cru au départ qu'il allait avertir les gens concernés mais finalement il s'est contenté de cueillir une dizaine de mes fruits puis est reparti en courant. Je n'ai pas été surpris de le voir une semaine après, transformé de la même façon que moi, venir se planter à quelques mètres de l'endroit où je repose. Mes craintes se confirment : nous avons été envahis d'une façon peu commune par des graines de pomme qui s’emparent de notre corps pour en faire leur demeure afin d'y croître et s'épanouir. Maintenant que je me penche sur la question, un nom me vient : Hakteron, Seigneur des Hautes-Plaines. La fin de l'humanité est proche mais la terre va retrouver sa splendeur originelle, à moins que… Argh ! Les voilà !! Et ils ne viennent même pas pour m'observer, pour essayer de me comprendre… eux et leur tronçonneuse...